INTRODUCTION
L’écriture inclusive, surtout dans les milieux universitaires, n’est pas chose nouvelle pour la plupart des membres du corps professoral et étudiant. Cela ne signifie cependant pas que ses principes et fondements sont pour autant appliqués, ni même compris. La quantité importante de recommandations, de guides et de tutoriels[1] que l’on trouve par rapport à l’écriture inclusive laisse penser que nous en sommes à un point où l’ensemble des individus a aujourd’hui pris connaissance des moyens propres à l’enrayement de la discrimination dans la langue. Toutefois, si très peu d’études empiriques nous renseignent sur l’usage réel de l’écriture inclusive par la population locutrice du français, nous comprenons qu’il peut être difficile de s’y retrouver à travers les différentes définitions de l’écriture inclusive, les multiples pratiques d’écritures non discriminatoires (p. ex., rédaction inclusive, non binaire et épicène), les nombreux procédés (p. ex., termes collectifs, tournures neutres, etc.) et les explications parfois contradictoires sur la façon d’appliquer ces procédés. C’est donc avec bienveillance pour le lectorat que le CAFÉO tentera ici d’offrir des pistes de réponses en ce qui a trait à l’écriture inclusive, à ses origines et à ses procédés. Tout d’abord, voici un court historique.
[1] Voir notamment la liste recensée par le gouvernement du Canada : https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/ressources-resources/ecriture-inclusive-writing/principes-francais-guidelines-french-fra
D’OÙ ÇA VIENT ?
Avant le 17e siècle
- Règle de l’accord de proximité : l’accord de l’adjectif se fait avec le nom le plus proche dans l’énoncé (Lessard et Zaccour, 2021)
Exemples : Les collaborateurs et collaboratrices sont arrivées ; Ce sont des pâtissières et des pâtissiers dévoués
À partir du 17e siècle
- Disparition de certaines appellations féminines de métiers : par exemple, autrice, professeuse, philosophesse (Université du Québec, 2021)
- Apparition du masculin générique : le genre grammatical masculin, étant considéré « le plus noble », devient dominant dans la langue française (ibid.)
Années 1970
- Présence des femmes dans les milieux professionnels jusqu’alors dominés par les hommes
- Arrivée au pouvoir du Parti Québécois en 1976[2]
- Pressions populaires et politiques exercées auprès des instances linguistiques pour féminiser les titres de métiers (Elchacar, 2019)
1979
- Première recommandation de l’Office de la langue française (aujourd’hui connu sous le nom d’Office québécois de la langue française ou OQLF)
Recommandation : utiliser, partout où cela est possible, les formes féminines dans les appellations de personnes (Vachon-L’Heureux, 1992)
Années 1980 +
- Publication de nombreux guides portant sur la féminisation des propos et la rédaction épicène
Années 2000-2010
- Publication de nombreux guides universitaires portant sur l’écriture inclusive (encore comprise dans un sens restreint, soit celui d’inclure les femmes dans le discours)
- Gain en popularité de la rédaction non binaire : inclure les personnes non binaires et de genre fluide dans les discours
2021
- Ajout des pronoms non binaires iel (3e personne du singulier) et iels (3e personne du pluriel) dans le dictionnaire Le Robert (Bimbenet, 2021)
- Publication du Guide de communication inclusive du réseau de l’Université du Québec : adopter une communication qui représente et inclut la diversité des identités de notre société
2022
- Publication par le gouvernement du Canada des Lignes directrices sur l’écriture inclusive en français
- Publication par le gouvernement du Canada des Guidelines for Inclusive writing en anglais
[2] Le gouvernement de René Lévesque a soulevé la question suivante auprès de l’Office de la langue française : « Advenant la nomination d’une femme à la présidence ou à la viceprésidence de l’Assemblée nationale, doit-on lui donner le titre de Madame le Président ou le Vice-président ou de Madame la Présidente ou la Vice-présidente? » (de Villers, 2008, p. 466)
QU’EST-CE QUE C’EST ?
L’écriture inclusive
La langue est un outil de communication qui se transforme selon les usages de la population qui l’utilise. Elle s’adapte aux valeurs de la société qui, elle aussi, est en constante évolution. Ainsi, l’écriture inclusive nait d’une volonté de « mieux refléter notre société contemporaine » (Université du Québec, 2021).
« On entend par écriture inclusive (ou rédaction inclusive) un ensemble de principes et de procédés favorisant l’inclusion et le respect de la diversité dans les textes et permettant d’éviter toute forme de discrimination, qu’elle soit fondée sur le sexe, le genre, l’orientation sexuelle, la race, l’origine ethnique, les handicaps ou tout autre facteur identitaire. » (Gouvernement du Canada, 2022a)
À travers cinq procédés principaux, l’écriture inclusive encourage l’utilisation des ressources de la langue française de manière à n’exclure aucune personne en fonction de son identité de genre.
- Noms collectifs
- Mots épicènes
- Reformulations
- Doublets complets
- Doublets abrégés
Voir la section COMMENT ÇA MARCHE ? pour des explications sur la façon d’utiliser ces procédés.
Vous trouverez aussi dans cette section quelques moyens suggérés par le réseau de l’Université du Québec (UQ), dont l’UQAM fait partie, pour éviter la discrimination linguistique basée sur d’autres aspects que le genre (p. ex., l’orientation sexuelle, l’origine ethnique et les handicaps).
Le masculin générique
L’écriture inclusive, de même que d’autres pratiques d’écriture visant la représentation équitable des genres dans la langue, encourage l’abandon du masculin générique (Office québécois de la langue française, 2020).
« Genre masculin employé pour désigner autant les hommes que les femmes. » (Office québécois de la langue française, 2021).
Il s’agit d’une stratégie de simplification dans les textes qui a donné la règle du « masculin l’emporte sur le féminin ». Le masculin générique fait face à plusieurs contestations, et ce depuis la fin des années 1970 au Québec. En 1979, l’Office de la langue française a publié une recommandation selon laquelle les formes féminines des appellations de personnes (p. ex., enseignante, politicienne, employée) devaient être employées partout où cela était possible (Vachon-L’Heureux, 1992). Plus récemment, la généricité du masculin a été remise en question, puisque cet emploi mènerait à des représentations mentales davantage masculines que féminines[3]. Cela signifie qu’en lisant une appellation au masculin (p. ex., les citoyens), l’image d’un groupe d’hommes viendrait davantage en tête que celle d’un groupe d’hommes et de femmes, au contraire de ce que prétend le masculin générique.
La rédaction épicène et la rédaction non binaire
L’opposition au masculin générique, par le biais de l’ajout de formes féminines dans les textes, permet une représentation linguistique plus équitable des hommes et des femmes. C’est ce que vise la rédaction épicène, pratique d’écriture qui utilise entre autres les doublets complets (p. ex., les enseignants et enseignantes ; les étudiants et étudiantes) et les doublets abrégés (p. ex., un·e présentateur·rice ; des participant·e·s actif·ive·s) pour encourager la visibilité des femmes dans les textes (Brouillette, St-Jean, et Nunès, 2021).
La rédaction non binaire, quant à elle, est définie comme « un style rédactionnel qui utilise notamment, pour désigner les personnes non binaires ou pour s’adresser à elles, la formulation neutre (des noms collectifs ou des tournures épicènes, par exemple) » (Office québécois de la langue française, 2018). Ce type d’écriture est aussi connu pour son emploi de néologismes, soit des amalgames neutres sur le plan du genre grammatical, qui peuvent être des pronoms (il/elle -> iel), des déterminants (ma/mon -> man, maon ou ma·on), des noms communs (frère/sœur -> froeur) ou des adjectifs (heureux/heureuse -> heureuxe ou heureuxse) (Guide de grammaire neutre et inclusive, 2021).
[3] Pour plus d’informations à ce sujet, voir les études suivantes : Brauer, M. et Landry, M. (2008). Un ministre peut-il tomber enceinte ? L’impact du générique masculin sur les représentations mentales. ; Elmiger, D. (2013). Pourquoi le masculin à valeur générique est-il si tenace, en français ? ; Gygax, P., Gabriel, U., Lévy, A., Pool, E, Grivel, M. et Pedrazzini, E. (2012). The masculine form and its competing interpretations in French: When linking grammatically masculine role names to female referents is difficult. ; Gygax, P., Zufferey, S. et Gabriel, U. (2021). Le cerveau pense-t-il au masculin ? Cerveau, langage et représentations sexistes. Le Robert
COMMENT ÇA FONCTIONNE ?
Formulation neutre
La formulation neutre est le procédé principal de l’écriture inclusive. Elle est aussi employée dans la rédaction épicène, en plus des doublets, et dans la rédaction non binaire, en plus des néologismes. Pour enlever les marques de référence à un sexe ou à un genre dans les discours, la formulation neutre a recours aux moyens suivants :
| Procédés principaux | Définition | Exemples | Plus d’exemples |
| Noms collectifs | Un « nom neutre qui désigne un ensemble de personnes » sans en spécifier le genre (Office québécois de la langue française, 2020, p. 52) | – Personnel – Corps enseignant – Population ; Collectivité – Lectorat – Groupe | Écriture inclusive : noms collectifs |
| Mots épicènes | Un mot qui « s’écrit de la même manière au masculin ou au féminin » (Office québécois de la langue française, p. 54). Le déterminant singulier peut être doublé lorsqu’il accompagne un nom épicène (p. ex., le ou la notaire). | Noms : – Athlète – Collègues Adjectifs : – Apte – Fidèle Pronoms : – On – Nous | Écriture inclusive : mots épicènes |
| Reformulations | Différentes reformulations qui permettent d’éviter de faire référence au genre des personnes : par exemple, l’utilisation de périphrases, l’utilisation de la voix active au lieu de la voix passive (ou l’inverse), le recours à un nom inanimé, le recours à un verbe plutôt qu’à un nom, etc. (Gouvernement du Canada, 2022b) | – Bonjour, (au lieu de Bonjour Madame/Monsieur, ou de Bonjour à tous,) – Leur nom figure sur la liste (au lieu de Ils figurent sur la liste) – Voici le formulaire à remplir pour demander la citoyenneté canadienne (au lieu de Voici le formulaire à remplir pour devenir citoyen canadien) (Gouvernement du Canada, 2022b) | Écriture inclusive : reformulations |
Doublets
L’écriture inclusive fait aussi appel aux doublets, pour rendre explicite dans les communications la présence des personnes de genre féminin. Les doublets peuvent être soit complets, soit abrégés :
| Procédés principaux | Définition | Exemples | Plus d’exemples |
| Doublets complets | Un « ensemble constitué de la forme masculine et de la forme féminine d’un mot » (Office québécois de la langue française, 2020, p. 29) | – Les enseignants et les enseignantes – Des présentateurs et présentatrices – L’étudiante ou l’étudiant – Ils et elles – Un groupe de politiciennes et de politiciens | Écriture inclusive : doublets |
| Doublets abrégés | Découle « de la réduction d’un doublet complet au moyen d’un signe de ponctuation » (Office québécois de la langue française, 2020, p. 33). Lorsque l’espace dans un texte est restreint, un signe privilégié pour former les doublets abrégés est le point médian[4] (Gouvernement du Canada, 2022c). | – Les employé·es – Le/La chargé·e de projet – Un·e athlète professionnel·le – Des travailleur·ses occupé·es | Écriture inclusive : doublets abrégés |
[4] Comment obtenir rapidement un point médian sur un appareil électronique ?
Sur Mac, avec un clavier en français : Alt+Maj+H. Sur Windows : Alt+250 (sur le pavé numérique) ; sur un cellulaire ou une tablette : Laisser le doigt appuyé sur le point (« . ») jusqu’à ce que le point médian apparaisse.
Représentations équitables de la diversité
La discrimination dans le discours n’est pas toujours basée sur le genre ou le sexe d’une personne. Elle peut aussi être fondée sur « l’orientation sexuelle, la race, l’origine ethnique, les handicaps ou tout autre facteur identitaire » (Gouvernement du Canada, 2022a). C’est pourquoi l’Université du Québec (2021) – un réseau qui comprend l’UQAM et 9 autres établissements d’études supérieures dans la province – suggère des pistes menant à une communication inclusive permettant de faire rayonner la diversité de notre société.
Ces recommandations concernent entre autres l’accessibilité aux textes écrits : la taille et le caractère de la police à utiliser, le contraste des couleurs dans les documents, l’organisation du texte, la présentation des tableaux et des graphiques, etc.
L’UQ présente aussi quelques principes clés qui s’appliquent aussi bien l’oral qu’à l’écrit (Université du Québec, 2021, p. 29) :
- « Être le plus précis possible si le contexte porte à faire référence à l’origine ethnique d’une personne ou à sa nationalité »
- « Éviter les clichés »
- « Porter attention aux expressions qui véhiculent des préjugés réducteurs ou stigmatisants »
AUTRES RESSOURCES
Écriture inclusive
Agin-Blais, M., Giroux, A., Guinamand, S., Merlet, É., Parenteau-L., C., et Rinfret-Viger, S. (2020). Guide d’écriture inclusive. Revue FéminÉtudes, UQAM. https://iref.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/56/2022/05/Guide_ecriture_inclusive_feminetudes_2020.pdf
Alpheratz. (2018). Grammaire du français inclusif. Vent Solars.
Gouvernement du Canada. (2022). Écriture inclusive – Principes d’écriture inclusive en français. Ressources du Portail linguistique du Canada. https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/ressources-resources/ecriture-inclusive-writing/principes-francais-guidelines-french-fra
Gouvernement du Canada. (2022). Écriture inclusive – Lignes directrices et ressources. Ressources du Portail linguistique du Canada. https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/cles-de-la-redaction/ecriture-inclusive-lignes-directrices-ressources
Lessard, M., et Zaccour, S. (2017). Grammaire non sexiste de la langue française. M Éditeur.
Université du Québec. (2021). Guide de communication inclusive : Pour des communications qui mobilisent, transforment et ont du style!, 62 p. https://www.uquebec.ca/reseau/fr/system/files/documents/edi/guide-communication-inclusive_uq-2021.pdf.
Rédaction non binaire
Aussant, L. (2019). Respecter la non-binarité de genre en français. Ressources du Portail linguistique du Canada. https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/blogue-blog/respecter-la-non-binarite-de-genre-fra
Guide de grammaire neutre et inclusive. (2021). Divergenres. Québec. https://divergenres.org/wp-content/uploads/2021/04/guide-grammaireinclusive-final.pdf
Rédaction épicène
Office québécois de la langue française. (2020). Autoformation sur la rédaction épicène. Gouvernement du Québec. https://www.oqlf.gouv.qc.ca/redaction-epicene/formation-redaction-epicene.pdf
Office québécois de la langue française. (2021). Rédaction épicène. Banque de dépannage linguistique. https://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?Th=1&Th_id=353&niveau=